deux & deux

Les mots, les choses, et le reste...

La Baracande - Un jour j'ai pris le temps

Jacques Lacan & Maurice Blanchot “Thomas l’Obscur” - Séminaire du 27 juin 1962

Et c’est ici que je voudrais vous faire part du bonheur que j’ai pu avoir à rencontrer ces pensées sous la plume de quelqu’un que je considère tout simplement comme le chantre de nos Lettres, qui a été incontestablement plus loin que quiconque, présent ou passé, dans la voie de la réalisation du fantasme : j’ai nommé Maurice BLANCHOT, dont dès longtemps L’arrêt de mort était pour moi la sûre confirmation de ce que j’ai dit toute l’année, au séminaire sur L’Éthique, concernant « la seconde mort ». 

Je n’avais pas lu la seconde version de son oeuvre première, « Thomas l’Obscur ». Je pense qu’un aussi petit volume, nul d’entre vous, après ce que je vais vous en lire, ne manquera de s’y éprouver. Quelque chose s’y rencontre qui incarne l’image de cet objet(a), à propos duquel j’ai parlé d’horreur, c’est le terme qu’emploie FREUD quand il s’agit de L’Homme au rat

Ici, c’est du rat qu’il s’agit. Georges BATAILLEa écrit un long essai qui vire autour du fantasme central bien connu de Marcel PROUST, lequel concernait aussi un rat : Histoire de rats. Mais ai-je besoin de vous dire que si APOLLON crible l’armée grecque des flèches de la peste, c’est parce que, comme s’en est très bien aperçu monsieur GRÉGOIRE : si ESCULAPE - comme je vous l’ai enseigné il y a longtemps, est une taupe, il n’y a pas si longtemps que je retrouvai le plan de la taupinière dans une θόλος [tholos], une de plus, que j’ai visitée récemment - si donc ESCULAPE est une taupe, APOLLON est un rat. 

Voici. J’anticipe, ou plus exactement je prends un peu avant Thomas l’Obscur – ce n’est pas par hasard qu’il s’appelle ainsi : 

« Et dans sa chambre […] ceux qui entraient, voyant son livre toujours ouvert aux mêmes pages, pensaient qu’il feignait de lire. Il lisait. Il lisait avec une minutie et une attention insurpassables. Il était, auprès de chaque signe, dans la situation où se trouve le mâle quand la mante religieuse va le dévorer. L’un et l’autre se regardaient. Les mots, issus d’un livre qui prenait une puissance mortelle, exerçaient sur le regard qui les touchait un attrait doux et paisible. Chacun d’eux, comme un oeil à demi-fermé, laissait entrer le regard trop vif qu’en d’autres circonstances il n’eût pas souffert. Thomas se glissa donc vers ces couloirs dont il s’approcha sans défense jusqu’à l’instant où il fut aperçu par l’intime du mot. 

Ce n’était pas encore effrayant, c’était au contraire un moment presque agréable qu’il aurait voulu prolonger. Le lecteur considérait joyeusement cette petite étincelle de vie qu’il ne doutait pas d’avoir éveillée. Il se voyait avec plaisir dans cet oeil qui le voyait. Son plaisir même devint très grand. Il devint si grand, si impitoyable qu’il le subit avec une sorte d’effroi et que, s’étant dressé, moment insupportable, sans recevoir de son interlocuteur un signe complice, il aperçut toute l’étrangeté qu’il y avait à être observé par un mot comme par un être vivant, et non seulement par un mot, mais par tous les mots qui se trouvaient dans ce mot, par tous ceux qui l’accompagnaient et qui à leur tour contenaient en eux-mêmes d’autres mots, comme une suite d’anges s’ouvrant à l’infini jusqu’à l’oeil de l’absolu ». 

Je vous passe ces franchissements qui passent par ce 

« tandis que, juchés sur ses épaules, le mot « Il » et le mot « je » commençaient leur carnage… » 

jusqu’à la confrontation à laquelle je visais en vous évoquant ce passage : 

« Ses mains cherchèrent à toucher un corps impalpable et irréel. C’était un effort si pénible que cette chose qui s’éloignait de lui et, en s’éloignant, tentait de l’attirer, lui parut la même que celle qui indiciblement se rapprochait. Il tomba à terre. Il avait le sentiment d’être couvert d’impuretés. Chaque partie de son corps subissait une agonie. Sa tête était contrainte de toucher le mal, ses poumons de le respirer. Il était là sur le parquet, se tordant, puis rentrant en lui-même, puis sortant. Il rampait lourdement, à peine différent du serpent qu’il eût voulu devenir pour croire au venin qu’il sentait dans sa bouche […]

C’est dans cet état qu’il se sentit mordu ou frappé, il ne pouvait le savoir, par ce qui lui sembla être un mot, mais qui ressemblait plutôt à un rat gigantesque, aux yeux perçants, aux dents pures, et qui était une bête toute puissante. En la voyant à quelques pouces de son visage, il ne put échapper au désir de la dévorer, de l’amener à l’intimité la plus profonde avec soi. Il se jeta sur elle et, lui enfonçant les ongles dans les entrailles, chercha à la faire sienne. La fin de la nuit vint. La lumière qui brillait à travers les volets s’éteignit. Mais la lutte avec l’affreuse bête qui s’était enfin révélée d’une dignité, d’une magnificence incomparables, dura un temps qu’on ne put mesurer. Cette lutte était horrible pour l’être couché par terre qui grinçait des dents, se labourait le visage, s’arrachait les yeux pour y faire entrer la bête et qui eût ressemblé à un dément s’il avait ressemblé à un homme. 

Elle était presque belle pour cette sorte d’ange noir, couvert de poils roux, dont les yeux étincelaient. Tantôt l’un croyait avoir triomphé et il voyait descendre en lui avec une nausée incoercible le mot innocence qui le souillait. Tantôt l’autre le dévorait à son tour, l’entraînait par le trou d’où il était venu, puis le rejetait comme un corps dur et vide. 

Á chaque fois, Thomas était repoussé jusqu’au fond de son être par les mots mêmes qui l’avaient hanté et qu’il poursuivait comme son cauchemar et comme l’explication de son cauchemar. Il se retrouvait toujours plus vide et plus lourd, il ne remuait plus qu’avec une fatigue infinie. Son corps, après tant de luttes, devint entièrement opaque et, à ceux qui le regardaient, il donnait l’impression reposante du sommeil, bien qu’il n’eût cessé d’être éveillé ». 

Vous lirez la suite. Et le chemin ne s’arrête pas là, de ce que Maurice BLANCHOT nous découvre. 

Vous lirez la suite. Et le chemin ne s’arrête pas là, de ce que Maurice BLANCHOT nous découvre. 

Si j’ai pris ici le soin de vous indiquer ce passage, c’est qu’au moment de vous quitter cette année, je veux vous dire que souvent j’ai conscience de ne rien faire d’autre ici que de vous permettre de vous porter avec moi au point où, autour de nous, multiples, parviennent déjà les meilleurs. D’autres ont pu remarquer le parallélisme qu’il y a entre telle ou telle des recherches qui se poursuivent à présent et celles qu’ensemble nous élaborons. Je n’aurai aucune peine à vous rappeler que sur d’autres chemins, les oeuvres, puis les réflexions sur les oeuvres par lui-même d’un Pierre KLOSSOWSKI, convergent avec ce chemin de la recherche du fantasme tel que nous l’avons élaboré cette année.

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Séminaire de Jacques Lacan “L’Identification“ - 27 juin 2962
Transcription Staferla : http://staferla.free.fr

“Et dans chacun de ses raisonnements, plus mystérieux encore que son existence, il éprouvait la présence mortelle de l’adversaire, de ce temps sans lequel, à jamais immobilisé, ne pouvant venir du fond du futur, il aurait été condamné à voir sur sa cime désolée, comme l’aigle prophétique des songes, la lumière de la vie s’éteindre.”

—   Maurice BlanchotThomas l’Obscur, 1950
Place de la Réublique, Paris, avril 2014

Marion Muller-Colard, Le Professeur Freud parle aux poissons, coll. Les Petits Platons

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Création de la femme dans la Bible

Apprenez que la femme est créée deux fois dans la Bible. 

La Bible est un rassemblement de textes composites, c’est bien connu. Mais il existe donc une version de la création de la femme antérieure au jardin d’Eden et qui est absolument simultanée de celle de l’homme…

« Elohîms crée le glébeux à sa réplique,
à la réplique d’Elohîms, il le crée,
mâle et femelle, il les crée. »
Genèse 1, 27 (trad. Chouraqui)

" So God created man in his own image, in the image of God created he him; male and female created he them. " 
(King James Bible)

puis plus loin :

« IHVH Elohîms bâtit la côte, qu’il avait prise sur le glébeux, en femme. Il la fait venir vers le glébeux. »
Genèse 2, 22 (trad. Chouraqui)

" And the rib, which the LORD God had taken from man, made he a woman, and brought her unto the man. "
(King James Bible)

“Tout homme […] est libre d’aller ou de ne point aller sur cet effrayant promontoire de la pensée d’où l’on aperçoit les ténèbres […] S’il va sur cette cime, il est pris. Les profondes vagues du prodige lui ont apparu. Nul ne voit impunément cet océan là. Désormais il sera le penseur dilaté, agrandi, mais flottant ; c’est à dire le songeur.”

—   Victor HugoWilliam Shakespeare, 1864

“L’homme qui ne médite pas vit dans l’aveuglement, l’homme qui médite vit dans l’obscurité. Nous n’avons que le choix du noir.”

—   Victor HugoWilliam Shakespeare, 1864